Si vous ne croyez pas aux démons, inutile de poursuivre. Non pas au diable bien entendu, mais à ces esprits qui habitent l’âme, à ces génies qui croisent les fils des destins individuels. Le plus souvent ils sont assoupis en chacun à moins qu’ils ne soient refoulés ; parfois ils émergent dans la conscience en se manifestant avec plus ou moins de vitalité. Sont-ils démultipliés ou réunis en un seul ? C’est selon. Toujours est-il que chez Thomas Groslier le génie de son âme paraît ne pas le laisser en paix.

C’est le sentiment éprouvé par celui qui découvre la succession des tableaux, des gravures, des dessins.
Notre ami est littéralement assiégé, assailli, envahi et même tourmenté d’une façon peu aimable par un démon intérieur qui lui en fait voir de vertes et de pas mures. Luttes, bagarres violentes, d’autant plus émouvantes que le démon en question est son double, l’autre lui-même qui demande à exister, à prendre le pouvoir. Qui possède l’autre ? Sa peinture témoigne avec insolence de cette danse de la possession dont le résultat reste douloureusement indécis. Ce ballet surprenant est celui de l’autoportrait. Rien de la séduction du Narcisse mythologique qui se laisse mourir en contemplant son image dans un miroir d’eau. Ici, les autoportraits visent la reconnaissance de soi et non la complaisance. L’étrangeté tient à leur multiplication puisque depuis l’origine de sa vocation et sans interruption le peintre se prend pour modèle avec constance, lucidité, sévérité. Visage miroir de l’âme.

Les écrivains devant leur journal intime sont tourmentés souvent dans l’investigation de leur âme ; Thomas Groslier le fait en image. Peut-être, dans les débuts, l’autoportrait est-il un thème pratique puisque le peintre dispose à volonté de son modèle ; il y a beau temps que cette facilité ne compte plus. Les autoportraits sont ici des actes d’exorcisme, surtout quand ils sont dédoublés dans un miroir – théâtre dans le théâtre. Il n’y a pas délire ; ses dérives oniriques sont ancrées dans des décors réalistes qui les maintiennent sur terre, près de nous, en nous ; les perspectives fréquentes vont dans le même sens. Quand elle fut initiée à la Renaissance, la perspective était une prise de possession rationnelle du monde extérieur par le regard ; ici elles sont le secours de la raison face au monde intérieur de l’artiste. Tentatives pour tenir à merci les petits génies éclatés. À la niche ! À la niche ! semble leur crier Thomas qui s’inquiète. Il faut dire que des esprits malins jouent des tours pendables quand ils mettent en branle des images de couple : le peintre et son double en bataille et surtout ceux de l’homme et de la femme nus qui figurent dans une longue suite de monotypes aux matières savoureuses. Les démons du sexe, souvent si joyeux dans leurs fêtes, ne le sont guère ici. Poussés l’un contre l’autre, ou au contraire jetés chacun dans leur coin comme des inconnus, les corps se débattent, se rejoignent, de détournent, se reprennent dans un espace délimité par quelques lignes qui circonscrivent la scène et empêchent une fois de plus le spectateur de se dissoudre dans une rêverie fumeuse ou de se complaire dans ses propres fantasmes. Finalement quel adversaire affronte Thomas, si ce n’est la vie ?
Jean-Marie Lhôte
